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CRISES, RECOMPOSITIONS ET RESISTANCES PAYSANNES
Exploitations familiales, groupements de producteurs
et initiatives collectives en Afrique

 
 

                                                           Yves GUILLERMOU

 

   La crise à laquelle sont actuellement confrontés les paysans du Tiers monde est-elle vraiment nouvelle ? En fait, l’histoire de toute paysannerie est faite de crises, mais également de résistances : toute société rurale est soumise en permanence à des mouvements contradictoires, contribuant parfois à la décomposition de larges fractions de la paysannerie, mais donnant lieu également à des recompositions plus ou moins profondes. Mais cette histoire est largement ignorée, déformée et obscurcie par toutes sortes de mythes. Pendant plusieurs décennies, une confiance illimitée dans le progrès technologique et la capacité de l’homme à « dominer la nature » a entretenu le mythe d’une « agriculture sans paysans », et ce aussi bien chez les défenseurs du modèle de développement « libéral » que chez ceux du modèle « socialiste » : les myriades de micro-exploitations familiales « archaïques » étant appelées à disparaître tôt ou tard au profit d’entreprises ultra-modernes ou de complexes agro-industriels gérés « scientifiquement ». Si de nos jours le triomphe du modèle libéral s’accompagne en apparence d’une reconnaissance des « vertus » de l’agriculture paysanne, quelle est la place réelle assignée à celle-ci dans le cadre de politiques visant (officiellement) à soumettre la planète entière aux seules « lois du marché » ? N’est-ce pas un nouveau mythe que véhiculent les discours sur la nécessité pour les pays du Tiers Monde de s’ouvrir totalement aux échanges internationaux, lesquels les inciteraient à spécialiser leurs agricultures en fonction des « avantages comparatifs » ? Peut-on sérieusement s’attendre à voir des millions (ou centaines de millions) de paysans pauvres se métamorphoser en agriculteurs professionnels hautement « compétitifs » – à moins que l’émergence de ceux-ci ne s’accompagne de l’élimination de la grande majorité de la population rurale ?

            Eternels oubliés de l’histoire, traités en citoyens de seconde zone, les paysans du Tiers Monde sont l’objet des représentations les plus réductrices (et généralement dévalorisantes), les enfermant toujours dans un rôle passif : victimes résignées, assistés permanents ou quémandeurs insatiables… Or, l’expérience révèle bien au contraire que ce n’est nullement à la « générosité » des pouvoirs publics nationaux ou des puissances occidentales, mais à leurs propres efforts que la grande majorité des paysans doivent leur survie quotidienne, ainsi que leur capacité à faire face aux crises et à l’adversité. Cette capacité s’exprime notamment à deux niveaux, distincts mais complémentaires : au niveau des exploitations familiales et des stratégies qu’elles élaborent pour s’assurer la maîtrise de leur procès de production, et au niveau des formes d’organisation collectives qui permettent à de larges fractions de la paysannerie d’apporter des réponses novatrices à leurs problèmes communs et d’assurer la défense de leurs intérêts vis-à-vis de l’extérieur.

 

            1 . La condition paysanne : entre précarité et adaptation permanente

 

            La condition paysanne, notamment celle de centaines de millions de paysans pauvres à travers le monde, a bien peu de rapports avec les clichés véhiculés tant par l’idéologie « développementaliste » que par les adeptes d’un certain romantisme bucolique teinté d’exotisme. Depuis les temps les plus reculés, la survie de la grande majorité des populations rurales repose sur une lutte permanente et acharnée contre une foule d’éléments ou de forces hostiles, des contraintes naturelles aux aléas du marché et aux pressions des groupes sociaux dominants. Cette lutte a pris au cours de l’histoire et jusqu’à nos jours des formes violentes, notamment lorsqu’elle a pour enjeu principal la possession ou le contrôle de la terre (ou autres moyens de production naturels). Mais elle prend également des formes « non violentes » ou moins visibles mais non moins implacables, s’exprimant à travers un effort constant d’adaptation et d’innovation, généralement bien supérieur (en dépit de l’imagerie dominante) à celui de la majorité des groupes sociaux. C’est cette capacité exceptionnelle d’adaptation et de recomposition qui a permis au moins à de larges fractions de la paysannerie du Tiers monde de résister aux agressions multiformes du système colonial, puis du système capitaliste « mondialisé ».

 

            A partir des années 1960, marquées par l’accession à l’indépendance politique de la majorité des Etats africains, on assiste à la mise en œuvre de politiques de développement agricoles ambitieuses, fondées sur des logiques étroitement technicistes et subordonnant les producteurs à des règles rigides et des formes d’encadrement conçues exclusivement par les autorités politiques et/ou leurs « conseillers » étrangers. Ce n’est qu’après au moins deux décennies d’échecs retentissants que la nécessité d’une nouvelle approche commence à s’imposer, impliquant notamment la reconnaissance du rôle incontournable des paysans comme acteurs à part entière du développement. Mais ce changement intervient dans un contexte particulièrement défavorable, marqué par le « désengagement » brutal et désordonné de l’Etat, sur fond de crise économique aiguë. Dans un tel contexte, quel rôle peuvent réellement jouer des paysanneries trop longtemps marginalisées et souvent même opprimées, soumises à de multiples formes d’exploitation, dépourvues de tout pouvoir de décision et de contrôle, et subitement livrées aux forces d’un « marché » dont elles ne maîtrisent nullement les rouages ?

            La réhabilitation formelle de l’agriculture paysanne (ou « familiale ») dans le cadre d’un discours économiste néo-libéral apparaît donc pour le moins ambiguë : s’agit-il réellement de stimuler les « initiatives autonomes » des producteurs à l’échelle locale, en vue d’élever à la fois leurs capacités productives et leur niveau de vie, ou de mettre en place un cadre jugé plus propice à l’application de modèles élaborés par les institutions financières internationales ? Ce n’est ni en abandonnant à son sort la majorité de la paysannerie, ni en l’incitant à se couler dans le moule de nouvelles structures à dimension plus « humaine » que les précédentes, qu’on lui garantira l’autonomie nécessaire à tout processus de développement endogène et durable.

 

            Ceci nous renvoie à une question fondamentale : par-delà l’extrême diversité des situations concrètes, quels sont les facteurs qui déterminent l’autonomie relative de toute unité de production familiale ?

            On peut être tenté de répondre que cette « autonomie » ne peut être qu’une fiction ou un leurre, comte tenu des multiples formes de dépendance auxquelles sont constamment soumis les petits producteurs familiaux sous toutes les latitudes. Mais réduire ces derniers au rang d’objets passifs, ballottés par des forces aveugles et incontrôlables, n’est pas une position plus défendable. En réalité, l’une des caractéristiques principales de la petite production familiale est précisément sa capacité à jouer en permanence sur les diverses formes de dépendance et à élaborer de subtiles stratégies pour réduire les plus graves d’entre elles et s’aménager des espaces autonomes.

            Pour rendre compte de ces phénomènes au niveau d’une société donnée, il importe à la fois de mener des études empiriques précises (accordant la plus large place au dialogue direct avec les paysans), et de mobiliser un outillage conceptuel adéquat, évitant aussi bien le dogmatisme abstrait que le laxisme théorique. Le concept (fort peu connu et utilisé) de « forme de production artisanale » (FPA) peut constituer ici un instrument d’analyse efficace, du fait de sa précision mais aussi de sa souplesse, lui permettant de s’adapter à l’étude de situations extrêmement complexes et diverses. La FPA a pour spécificité « la double unité, technique et sociale, du travailleur et des moyens de production » (Castex 1977 : 63).

            Cette double unité technique et sociale, qui distingue la FPA de la plupart des autres formes ou modes de production (caractérisés par une séparation technique et/ou sociale des travailleurs directs et des moyens de production), détermine les conditions de fonctionnement et de reproduction de toute « exploitation familiale ». Elle permet d’expliquer le caractère souvent ambivalent, voire contradictoire, de la position des petits producteurs familiaux, et d’appréhender la logique profonde de leurs choix concrets et de leurs stratégies.

            L’ « unité technique et sociale » désigne concrètement un ensemble de pratiques et de conditions sociales qui assurent au petit paysan ou « artisan agricole » un contrôle direct des principaux facteurs et éléments qui conditionnent son activité productive : terre et autres moyens de production « naturels » (eau, forêts, etc.), cheptel, instruments de travail, et surtout force de travail ou énergie humaine. A ces éléments relatifs au procès de travail agricole proprement dit, il convient d’ajouter ceux qui relèvent des principales sphères d’échange liées à la production : acquisition de semences ou intrants, commercialisation de surplus … Le contrôle effectif exercé par le producteur sur ces différents éléments n’est pas toujours intégral ; il peut même varier considérablement en fonction de la conjoncture économique, mais aussi de sa propre position sociale. Car en dépit de leurs caractéristiques communes, les « exploitants familiaux » ne forment nulle part une masse homogène : partout des processus de différenciation sociale sont à l’œuvre, se traduisant le plus souvent par des clivages marqués entre différents groupes ou catégories de producteurs exerçant un contrôle de plus en plus inégal sur leurs moyens de production.

            La forme de production artisanale ne peut exister nulle part à l’état « pur » : il s’agit d’une formede transition qui, dans la réalité concrète, se combine avec d’autres formes ou modes de production, mais sans jamais occuper une place dominante. L’  « unité technique et sociale » du travailleur et des moyens de production, loin d’être une « constante », est un processus constamment renouvelé – à travers les pratiques quotidiennes et les luttes sociales qui ont pour enjeu le maintien ou le renforcement d’une autonomie constamment menacée.

 

Algérie : modernisation agricole ou décomposition de la paysannerie ?

 

            La grande majorité des pays dits du « Tiers monde » ou du « Sud » ont subi à un moment donné de leur histoire une domination coloniale plus ou moins longue, dont les effets destructeurs sur les paysanneries autochtones sont encore loin d’être évalués à leur juste dimension. A l’échelle du continent africain, la paysannerie algérienne est l’une de celles qui ont payé le plus lourd tribut au colonialisme, et dont les structures ont été le plus profondément ébranlées : expropriations massives, destruction des bases de l’économie traditionnelle, conversion des principales zones rurales autochtones en réservoirs de main d’œuvre pour l’agriculture coloniale …, à quoi s’ajoutent les ravages d’une guerre d’indépendance particulièrement meurtrière et impliquant le déplacement forcé de plus de deux millions de ruraux.

            A l’indépendance, les terres abandonnées par les colons sont nationalisées, au lieu d’être restituées aux paysans, et regroupées en vastes domaines « autogérés » – fonctionnant en fait comme des fermes d’Etat. Les revendications de près d’un million de paysans sans terre restent ignorées jusqu’à la « Révolution agraire «  (RA) mise en œuvre à partir de 1972. Celle-ci procède à une redistribution limitée de terres publiques et privées, permettant d’installer quelque 80.000 attributaires sur des terres de qualité très inégale. Ces derniers sont en grande majorité regroupés en coopératives de production équipées de matériel mécanique et étroitement encadrées par l’Etat. Mais la RA comporte également une série de mesures visant à améliorer les conditions d’existence et d’activité de l’ensemble de la paysannerie, notamment à travers des actions de modernisation de l’habitat rural (« villages socialistes ») et surtout la mise en place d’un réseau de coopératives polyvalentes de services (CAPCS) implantées au niveau de chaque commune et censées répondre à l’ensemble des besoins de base des producteurs (sans distinction de statut) : fourniture d’intrants, prestations de travaux mécanisés, commercialisation des produits, vulgarisation… Ce train de mesures doit logiquement contribuer au renforcement des capacités productives de la paysannerie, en assurant aux petits producteurs une meilleure maîtrise des moyens de production et des procès de travail.

            Cependant, de multiples facteurs de nature très diverse, longtemps méconnus ou sous-estimés, vont se conjuguer pour agir en sens inverse, c’est-à-dire d’une séparation technique et sociale entre les producteurs et les moyens de production.

            Du fait de la sévérité des conditions climatiques, l’agriculture nord-africaine reposait depuis les temps les plus anciens sur l’association céréaliculture extensive/élevage (généralement itinérant), permettant de tirer parti de la diversité des potentialités naturelles à l’échelle locale. Mais les pressions de l’agriculture coloniale et les découpages territoriaux successifs, peu soucieux des complémentarités agro-écologiques, ont amputé la majorité des finages tribaux ou villageois : ce qui a contribué à réduire la mobilité des paysans autochtones et entraîné un recul de l’élevage au niveau de la petite paysannerie, parallèlement à une concentration des troupeaux aux mains d’une minorité. Tout ceci conduit à une prédominance écrasante de la céréaliculture extensive à l’échelle de la majorité des zones agricoles du Tell. Or, le caractère très discontinu du procès de travail « céréalier » impose de lourdes contraintes aux petits producteurs familiaux, avec la concentration des tâches sur deux périodes de l’année : début de l’hiver pour les labours-semailles et début de l’été pour les moissons-battage. Chacune de ces opérations doit être effectuée en un temps très limité, et implique le recours à des facteurs de production dont la majorité des unités de production familiales ne disposent pas en quantité suffisante : force de traction animale pour les labours effectués à l’araire, et force de travail humaine pour les moissons effectuées à la faucille.

Diverses formes d’association ou d’entraide traditionnelles ont permis, jusqu’à une période relativement récente, de mettre en commun les animaux nécessaires pour effectuer les labours à tour de rôle chez l’ensemble des habitants d’un hameau ou d’une communauté rurale donnée, et de constituer des équipes de moissonneurs « bénévoles », travaillant alternativement au bénéfice de chaque unité familiale. Mais le déclin ou la disparition de ces pratiques imposent à la majorité des producteurs le recours à des solutions onéreuses : location de bêtes de labour, recrutement de travailleurs journaliers … Il en résulte une désaffection croissante à l’égard des techniques « traditionnelles » au profit des moyens mécaniques, lesquels présentent au moins l’avantage de la rapidité. Ce mouvement va s’amplifier considérablement au cours de la décennie 1970-80, du fait d’une évolution très inégale des coûts de production. Pour les labours, la traction animale régresse rapidement au profit de la traction mécanique, du fait de la rareté des bêtes de labour et de la hausse effrénée des tarifs de location. Pour les moissons, le recrutement de travailleurs journaliers subit le contrecoup de la multiplication des emplois salariés extra-agricoles : entre 1970 et 1980, le salaire journalier des moissonneurs se trouve en moyenne multiplié par cinq, alors que dans le même temps, le coût moyen des moissons mécanisées ne fait quedoubler (le tout en monnaie courante). Dans de telles conditions, le recours aux techniques « traditionnelles » devient un luxe inaccessible pour les petits producteurs familiaux, contraints de recourir quasi exclusivement aux moyens mécaniques. Mais ce choix forcé ne correspond pas à un « progrès technologique » réel, la mécanisation anarchique s’accompagnant de pratiques préjudiciables en matière de conservation des sols et ne conduisant à aucune hausse substantielle des rendements céréaliers. En revanche, ce phénomène contribue à réduire dangereusement l’autonomie des petits producteurs, contraints de se soumettre aux conditions des entreprises prestataires de travaux mécanisés. N’exerçant plus qu’un contrôle formel sur le procès de production, ils se trouvent en fait relégués au rôle passif de consommateurs de services ; lequel ne représente que la première étape d’un processus de séparation croissante entre producteurs et moyens de production.

 

Ce processus peut être schématisé comme suit :

1) recours à un prestataire de travaux mécanisés pour les labours et les moissons ;

2) même chose pour les labours, mais vente sur pied des récoltes à des tiers ;

3) cession des terres en location ou « métayage » à des exploitants bien équipés, qui les cultivent à leur guise et s’approprient la plus grande part des récoltes.

 

            Il s’agit là d’un cercle vicieux conduisant à une dépossession de fait des fellahs, contraints d’aliéner de diverses manières leurs terres, dont ils ne conservent que la propriété formelle (la RA ayant interdit les transactions foncières). En dépit de sa volonté affirmée de mettre à la disposition de l’ensemble des paysans les moyens de travailler leurs terres, l’Etat s’est avéré incapable d’enrayer cet engrenage : le réseau de coopératives de services (CAPCS) mis en place au niveau de l’ensemble du territoire a seulement permis aux petits paysans, dans le meilleur des cas, de jouer sur la concurrence entre prestataires « publics » et privés. Mais avec la dissolution de ces coopératives dans le cadre de la « restructuration » des années 1980, les paysans se retrouvent en situation de dépendance quasi totale vis-à-vis des seconds – ce qui se traduit notamment par une hausse fulgurante des tarifs de travaux mécanisés.

            Seule l’expérience des « groupements d’entraide paysanne » (GEP) s’inscrit dans un effort réel – bien que très limité – de renforcement des capacités productives des petits fellahs, en permettant à ceux-ci de s’équiper en matériel mécanique dans le cadre de petits collectifs librement constitués, grâce au soutien financier de l’Etat. Cette formule, mise en œuvre vers la fin des années 1970 et suscitant un vif engouement au sein de la paysannerie, ne connaîtra cependant qu’un succès éphémère : car la nouvelle politique agricole instaurée dans les années 1980 accorde la priorité en matière de crédit et d’équipement aux agriculteurs privés disposant d’une solide assise foncière.

            Si une fraction de la paysannerie échappe à la spirale de la précarisation, c’est essentiellement à travers un effort de diversification permettant de sortir de la monoculture céréalière. En particulier, le développement des cultures maraîchères, qui touche – bien qu’à un rythme inégal – la plupart des régions, contribue à une mutation profonde et positive : l’acquisition individuelle de motopompes (à partir des revenus de l’émigration ou de prêts de l’Etat) permet à de jeunes exploitants dynamiques d’irriguer des superficies nettement plus importantes que par l’irrigation traditionnelle et de mettre en place des systèmes de production intensifs, recourant à des techniques modernes dont ils conservent la maîtrise. Il s’agit là, comme le relèvent des observateurs attentifs, d’une « révolution silencieuse » dont la portée sociale dépasse la dimension technique et économique (Côte 1988 : 282-4).

Toutefois, ce mouvement spontané et endogène, après un essor remarquable pendant une à deux décennies, va accuser un ralentissement sensible à partir des années 1980, sous l’effet conjugué de divers facteurs d’ordre technique, écologique et socio-économique. La multiplication incontrôlée des puits équipés de motopompes conduit inévitablement à une surexploitation nappes d’eau, dont le niveau baisse dangereusement au détriment des petits producteurs qui ne peuvent indéfiniment recreuser leurs puits. Seuls les gros exploitants ont les moyens de réaliser des forages pour atteindre les nappes profondes :« La diversification sociale se fait en fonction de la profondeur de l’eau » (Côte 1996 : 99 – souligné dans le texte). D’autre part, l’accroissement de la production de légumes frais, en réponse à une demande urbaine en hausse constante, tend surtout à aviver la concurrence entre les petits producteurs individuels inorganisés sur un marché contrôlé par de gros commerçants qui leur imposent leurs conditions. Ces derniers parviennent même fréquemment à contrôler eux-mêmes les procès de production en fournissant semences et engrais à crédit, et en achetant les récoltes sur pied.

 

            Les réformes « libérales » mises en œuvre au cours de la décennie 1980-90 (« restructuration », puis privatisation de fait du secteur agricole d’Etat, mesures très sélectives d’appui à l’initiative, privée, etc.) vont contribuer surtout à la décomposition de la petite paysannerie et au renforcement des inégalités au sein de la société rurale. Ce processus ne peut que s’aggraver avec la crise économique et politique générale qui va sévir toute la décennie suivante – et dont l’issue reste jusqu’à présent incertaine, malgré le recul de la violence et la « reprise » économique (liée à la remontée des cours du pétrole). L’ambitieux Programme National de Développement Agricole (PNDA) mis en œuvre à partir de 2000 traduit certes un effort important des pouvoirs publics en matière de relance de la production agricole et de restructuration du monde rural. « Il participe à une réhabilitation des fonctions régulatrices de l’Etat et relance le processus d’investissement interrompu en 1986. » (Bessaoud 2002 : 97 – souligné dans le texte). Ses objectifs de base vont de la mise en valeur des terres agricoles (à travers des actions de reconversion des sols et des cultures) à l’élévation des revenus des agriculteurs (à travers une large gamme de soutiens financiers) ; mais sa conception générale paraît répondre bien plus aux besoins d’une minorité d’entreprises agricoles qu’à ceux de la majorité des exploitations familiales[1]. Les actions à caractère local, initiées tout récemment en complément du PNDA, dans le cadre de « programmes de proximité de développement rural » (PPDR), permettront-elles de dépasser cette contradiction, et d’atteindre effectivement la masse de la paysannerie ?

 

            Entre une bourgeoisie agraire ou agro-commerçante très minoritaire et un prolétariat rural nombreux mais atomisé, la paysannerie proprement dite est soumise à un processus de différenciation croissante, au sein duquel on peut distinguer très schématiquement quatre grandes catégories :

1) les producteurs « autonomes », maîtrisant leur procès de production grâce à la possession (ou les facilités d’utilisation) de matériel moderne ;

2) les « paysans-ouvriers », associant efficacement activité agricole et salariat extra-agricole ;

3) les paysans « dépendants », soumis aux aléas de divers marchés (du travail, des facteurs de production ou des produits), ne contrôlant que très partiellement leur procès de production ;

4) les paysans « paupérisés », le plus souvent âgés ou mal dotés en terre et en force de travail, survivant dans des conditions précaires et entretenant le minimum de rapports avec le marché.

 

            C’est autour du sort du troisième groupe, nettement majoritaire, que va se jouer l’avenir de la paysannerie algérienne. La dégradation de sa situation risque d’amener une grande partie de ses membres à grossir les rangs du dernier groupe (paysans paupérisés) ou ceux du prolétariat rural. Compte tenu des difficultés pesant sur le groupe des « paysans-ouvriers » dans un contexte de crise de l’emploi, l’élargissement du groupe minoritaire des producteurs « autonomes » (par l’intégration d’un maximum de paysans « dépendants ») constitue un enjeu social décisif.

 

Kenya : entre maîtrise partielle des procès de production et dépendance externe

 

            Le contexte écologique et social des hautes terres centrales du Kenya se caractérise par certains traits bien spécifiques ; ceux-ci étant cependant indissociables d’une histoire profondément marquée (comme dans le cas de l’Algérie) par la domination coloniale. Le milieu naturel, marqué par l’altitude mais présentant de forts contrastes, offre dans l’ensemble des conditions favorables à l’occupation et à l’activité humaines. Cependant, les fortes densités de population (phénomène ancien mais renforcé depuis un demi siècle par l’accroissement démographique) entraînent une pression généralisée sur les ressources, se traduisant notamment par une vive compétition pour la terre : d’où l’importance des migrations orientées d’abord vers la recherche de terres « vierges », puis de revenus extra-agricoles. C’est ainsi que dès le début du XXe siècle, les vastes zones de hauts-plateaux quasi inoccupées situées à l’ouest de la Vallée du Rift, où s’installent les premiers colons européens, exercent une attraction croissante sur diverses fractions de la paysannerie Kikuyu, à l’étroit sur son territoire : notamment paysans privés d’accès à la terre dans leur propre clan (ahoi), mais également éleveurs à la recherche de vastes terrains de parcours pour accroître leur cheptel… Au début, les contacts entre ces migrants en quête d’avenir et les colons donnent lieu à un certain modus vivendi globalement bénéfique aux deux parties. L’arrivée de « squatters » kikuyu représente une aubaine pour les colons qui n’ont pas les moyens de recruter une importante main d’œuvre salariée : les seconds mettent à la disposition des premiers des superficies substantielles, en échange de prestations de travail faiblement rémunérées. Grâce à un rapport de force favorable pendant une à deux décennies, les migrants conservent une large autonomie, propice à la réalisation de leurs projets et à une amélioration rapide de leur condition socio-économique : c’est « l’âge d’or » (golden age) atteint vers 1918 (Kanogo 1987 : 3).

            Mais la situation va ensuite évoluer très rapidement, les colons cherchant non seulement à moderniser leurs techniques de production afin de mettre directement en valeur des superficies plus importantes, mais à contrôler les flux migratoires croissants, susceptibles selon eux de remette en cause leur hégémonie. La lutte pour le contrôle de l’espace va de pair avec une pression de plus en plus vive sur la terre : les squatters kikuyu, progressivement dépossédés des terres agricoles ou de parcours initialement concédées par les colons, sont cantonnés dans des zones de plus en plus étroites remplissant une fonction bien précise – et clairement définie par la puissance coloniale dès 1918 : celle de réserves de main d’œuvre[2]. L’exacerbation des tensions entre les deux communautés et la pression croissante de l’administration coloniale conduisent à la grande insurrection Mau Mau des années 1950, réprimée dans le sang.

Après l’indépendance, la « récupération » (partielle) des terres accaparées par la colonisation s’effectue essentiellement au profit de grandes sociétés et de personnalités proches du pouvoir, les revendications de la majorité des paysans spoliés restant pratiquement ignorées : la seule mesure gouvernementale en faveur de ceux-ci permettant seulement de « caser » jusqu’au début des années 1970 quelque 31.000 squatters (Kanogo 1987 : 175).

 

            La question foncière (dont les implications politiques aggravent l’acuité et la complexité) reste donc d’une actualité brûlante sur les hautes terres centrales du Kenya (Mbataru 2005) ; mais elle ne constitue que l’une des composantes de la crise profonde qui affecte en réalité l’ensemble de la société kikuyu. Les bouleversements subis par celle-ci au cours des dernières décennies ont conduit, par-delà l’affaiblissement des valeurs et formes de solidarité ancestrales, à des processus contradictoires qui remettent en cause la logique interne des exploitations familiales.

            La terre constitue certes le premier facteur limitant pour un très grand nombre de familles paysannes des zones de montagne surpeuplées de la Province Centrale. Il n’est donc pas étonnant que celles qui disposent de terres dans les zones de colonisation (White Highlands) effectuent des déplacements réguliers pour les cultiver – à moins de les confier à des tenanciers : ce sont généralement ces terres qui permettent de produire le maïs nécessaire à l’alimentation familiale – et dont les excédents font l’objet d’un intense marché « parallèle » (compte tenu du monopole de l’Etat sur ce produit).

            Cependant, dans nombre de cas, la contrainte principale ne se situe pas au niveau de la terre, mais de la force de travail : des « ménages » (au sens d’unités de résidence) composés essentiellement de personnes âgées et de très jeunes enfants ne peuvent cultiver qu’une partie de leurs terres, faute de pouvoir recruter des travailleurs salariés. Une telle situation résulte en fait d’une mutation profonde, sous l’effet de facteurs socio-économiques, conduisant à une véritable inversion des rôles et des rapports intergénérationnels. Ce phénomène est lié non seulement au problème de l’exode rural qui touche surtout les jeunes, mais à la remise en cause des règles de succession et d’accès à la terre : les jeunes obtiennent de plus en plus tardivement leur part d’héritage, alors que dans le passé, celle-ci leur était accordée dès le mariage. Dans un tel contexte, non seulement la « relève » agricole est de plus en plus difficile à assurer, mais les villes saturées offrent de moins en moins aux jeunes ruraux les conditions d’une autonomie effective. Tant et si bien que de nombreux paysans âgés[3] se voient contraints d’aider eux-mêmes leurs enfants « installés » en ville mais sans ressources stables, et de prendre en charge intégralement les propres enfants de ces derniers !

            C’est seulement sur la base de ces éléments que l’on peut appréhender l’extrême diversité des situations concrètes et des stratégies mises en œuvre par les exploitations familiales en pays kikuyu. Les systèmes de production se caractérisent à la fois par leur complexité et par la place prédominante d’une culture ou spéculation donnée. Dans la grande majorité des cas, ils reposent sur l’association entre cultures « d’autoconsommation » (principalement maïs) et cultures (ou productions) « commerciales », dont l’importance varie considérablement d’une zone à l’autre et d’une exploitation à l’autre : café, thé, élevage bovin laitier, cultures maraîchères, arboriculture fruitière, tabac, etc.

            On peut, en fonction de la culture ou production dominante, classer (très schématiquement) les exploitations en trois grandes catégories, se distinguant notamment par les caractéristiques du procès de travail et le type de contrôle exercé par les producteurs sur leurs moyens de production et la valorisation de leur produit.

 
1 . Exploitations à dominante caféicole

            Le café arabica, introduit dès les débuts de la colonisation a constitué longtemps la principale ressource monétaire des familles paysannes des hautes terres centrales – malgré un déclin sensible depuis une quinzaine d’années[4]. Mais il comporte également une dimension « identitaire » très importante, indispensable pour comprendre l’attachement que lui porte la grande majorité de la paysannerie kikuyu, indépendamment de sa rentabilité économique.

            Le caractère manuel des principales opérations du cycle productif permet aux petits planteurs, pour autant qu’il disposent de la force de travail familiale nécessaire, de conserver une maîtrise réelle du procès de production immédiat. Par contre, la commercialisation se heurte aux problèmes communs à la plupart des cultures d’exportation en Afrique : prix dépendant des cours mondiaux et non connus à l’avance ; paiement en retard du fait de la lourdeur des structures de commercialisation ; revenu monétaire versé une seule fois dans l’année.

            Néanmoins, la participation à des usines coopératives (farmers cooperative societies) assure aux producteurs un contrôle partiel mais non négligeable de la valorisation de leur produit. Chaque coopérative regroupe entre 600 et 1400 planteurs, représentés au sein d’un comité de gestion (management committee) de neuf membres élus tous les trois ans. Fonctionnant de manière autonome, elle réalise les opérations de base en matière de conditionnement et transformation, et fixe elle-même les prix à la production – mais sans associer réellement les producteurs à ce type de décision[5]. Mais si les opinions sur la gestion et la qualité des services de ces coopératives sont très variables, il est au moins un phénomène qui ne manque pas de frapper : l’ardeur générale avec laquelle les producteurs (en particulier les femmes) participent, lors de chaque livraison à l’usine, aux opérations de lavage, triage, etc. Dans ce contexte, le débat actuel sur la « libéralisation » de la filière café et ses multiples implications politiques et socio-économiques revêt une très grande acuité. Les partisans du principe de la vente libre et directe du café vert sur la ferme à tout acheteur individuel (« second marketing window »), censé « libérer » les producteurs de toute la chaîne d’intermédiaires du circuit officiel, ont réussi à faire adopter une loi en ce sens en 2005[6]. Mais l’application effective de celle-ci, soutenue par une association de grands planteurs au nom de la « compétitivité » (Daily Nation, 24/01/2006) se heurte à de vives résistances d’une grande partie des petits et moyens producteurs, conscients que leur vulnérabilité face au marché s’en trouverait considérablement aggravée.

 
2 . Exploitations à dominante théicole

            Le thé constitue la principale ressource pour un grand nombre d’exploitations familiales situées sur les plus hautes terres de la Province Centrale (entre 1800 et 2000 mètres d’altitude), où il occupe fréquemment des terrains à très forte pente. Cependant, il n’est pas rare de trouver sur une même exploitation des parcelles de café et des parcelles de thé (les secondes ayant généralement été plantées plus récemment). Pour les petits planteurs, le principal avantage du thé réside dans la régularité des revenus qu’il procure : contrairement à celle du café, la récolte du thé s’échelonne sur la plus grande partie de l’année (10 mois sur 12). Cette opération, effectuée surtout par les femmes, est particulièrement astreignante[7], exigeant des gestes précis et une attention minutieuse pour répondre aux exigences de qualité fixées par l’organisme acheteur : seules les petites feuilles sont acceptées, et à condition d’être cueillies par deux avec un bourgeon au milieu (two leaves and a bud). Cette règle est particulièrement difficile à respecter lorsque la production est sévèrement affectée par la sécheresse, comme lors de la campagne 2005-2006, où plusieurs usines de thé ont réduit leur rythme d’activité de 6 à 3 jours par semaine (Daily Nation, 21/01/2006). Le manque de main d’œuvre familiale et la quasi disparition des pratiques d’entraide imposent le plus souvent le recours à des travailleurs rémunérés à la journée – formule jugée préférable à celle de la rémunération au poids, celle-ci incitant à cueillir surtout de grosses feuilles, lesquelles sont refusées par l’usine. Le coût de cette main d’œuvre salariée représente fréquemment près de la moitié du prix de la récolte, ou plus exactement du prix « initial » versé au producteur, ce qui n’est guère « stimulant » pour celui-ci.

            En fait, c’est le système de paiement pratiqué par la Kenya Tea Development Agency  (KDTA) qui, par sa lourdeur et sa complexité[8], contribue à dérouter ou décourager les petits planteurs, leur interdisant pratiquement d’effectuer des calculs précis pour toute prise de décision. A quoi s’ajoute le problème de l’endettement, lié à la mise en place de formes de crédit qui, en prétendant aider les unités de production familiales à faire face à leurs principales contraintes monétaires, contribuent surtout à les enfoncer dans une situation de dépendance permanente.

            Enfin, le contrôle effectif des producteurs sur la valorisation de leur produit apparaît bien plus limité dans le cas du thé que du café : ce contrôle s’arrête ici aux portes de l’usine – ou même aux points de collecte établis par celle-ci – et les producteurs ne sont associés en quelque manière ni aux opérations de sélection ou conditionnement ni aux modalités de fixation des prix.

 
3 . Exploitations à dominante élevage bovin laitier

            L’élevage bovin a toujours occupé une place essentielle dans la société kikuyu, où il remplit des fonctions sociales et symboliques qui vont bien au-delà de sa fonction strictement économique. Toutefois, cette activité semble occuper une place de plus en plus importante dans la mesure où les ressources tirées de la vente du lait tendent, depuis plus d’une décennie, à augmenter parallèlement à la baisse des recettes tirées du café : même dans les zones à fort potentiel caféicole, de plus en plus nombreux sont les chefs d’exploitation qui accordent actuellement la priorité à l’élevage laitier, seule spéculation leur permettant de faire face à leurs besoins monétaires, notamment les frais de scolarité (school fees) de leurs enfants. La grande majorité des familles paysannes, même les plus pauvres, possèdent au moins une ou deux vaches. Mais du fait de la rareté des terres à usage agricole et des pâturages naturels, l’alimentation de ces vaches constitue une contrainte majeure ; la solution la plus courante consiste à les nourrir à l’étable au moyen de fourrage naturel ; la fourniture de celui-ci incombe généralement aux femmes, astreintes à de longs déplacements quotidiens en portant de lourdes charges.

            Dans le cadre de cette activité, les unités de production familiales ont la maîtrise quasi intégrale de leurs moyens de production et de leur procès de travail – bien qu’au prix d’un lourd surtravail féminin. Par contre, la commercialisation d’un produit aussi périssable que le lait soulève de sérieux problèmes pour des exploitations dépourvues de moyens de stockage et de conservation. Les efforts de l’Etat en matière d’organisation de la filière lait n’ont donné que des résultats décevants, les structures mises en place ayant été gangrenées par la mauvaise gestion et les interférences politiques. Si bien qu’actuellement, la commercialisation du lait relève pour l’essentiel de multiples circuits privés, souvent « informels ». Toutefois, l’expérience récente des self-help groups, traduisant un effort d’organisation autonome des éleveurs en vue de se prémunir contre les aléas du marché et d’exercer un certain contrôle au niveau de la valorisation de leur produit, mérite d’être suivie avec attention.

 

Le projet Wakulima (Division de Mukurweini) constitue la première expérience de self-help group laitier. Ce projet initié au début des années 1990 présente cependant un caractère exceptionnel, du fait des aides très substantielles dont il a bénéficié (dont celle d’un membre du Parlement). Regroupant actuellement quelque 6.000 membres « actifs », il dispose des ressources matérielles et humaines nécessaires pour collecter 22.000 litres de lait par jour, et dispenser aux producteurs encadrement technique, crédit et aides diverses en nature. Gestion rigoureuse, compétence du personnel technique et implication effective des éleveurs ont contribué au succès de ce projet (contrastant avec l’échec des anciennes « coopératives » laitières). Celui-ci a atteint une échelle qui lui impose de choisir à brève échéance un nouveau statut : coopérative ou société privée.

De dimension infiniment plus modeste (mais de création toute récente), le self-help group Ria Ngombe (Division de Mathira) a commencé à fonctionner en 2005, après une année de préparation et de sensibilisation des éleveurs, mais sans le moindre appui extérieur. Il rassemble environ 200 éleveurs, dont une centaine de membres « actifs ». Ceux-ci livrent quotidiennement leur lait à un point de collecte très sommairement aménagé en bordure de la route Nyeri-Nairobi, le plus souvent à bicyclette : 500 à 600 litres sont ainsi collectés chaque jour. Le groupe a passé un contrat avec une laiterie de la capitale, qui envoie un camion pour le transport, fournit elle-même les bidons, et garantit un paiement mensuel à un prix stable : 17 shillings kenyans (Ksh) le litre au groupe (moins les taxes) et 15 Ksh aux producteurs (soit respectivement 0,20 et 0,18 euros).

            (Enquêtes dans le District de Nyeri, janvier 2006)

 
 

            2 . Organisations paysannes et initiatives collectives en Afrique

 

Caractéristiques générales et rôle des grandes organisations

            Depuis au moins deux décennies, la multiplication des associations paysannes et groupements de producteurs en Afrique subsaharienne fait l’objet de débats passionnés. Salué par certains comme une « révolution silencieuse » (Pradervand 1989), ce phénomène suscite chez d’autres des attitudes plus circonspectes – quand il n’est pas simplement assimilé à une stratégie de captation des aides extérieures. Les observateurs les plus avertis tendent à lui attribuer un rôle décisif (potentiel ou réel) en matière d’encadrement du monde rural, dans le contexte de « désengagement de l’Etat ». Mais il importe de souligner que les organisations paysannes n’ont généralement pas été associées aux grandes réformes économiques et institutionnelles des années 1980 et 1990, et que les « transferts » de fonctions « en leur faveur » ont été fort peu négociés (Mercoiret 2006 : 135-6).

            Ceci dit, on a trop tendance à attribuer l’émergence d’un mouvement associatif dans les campagnes africaines au besoin de combler le « vide » créé par le retrait de l’Etat : les organisations paysannes (OP) se substitueraient en quelque sorte aux instances étatiques, selon le principe des « vases communicants ». Cette image stéréotypée, largement entretenue par l’idéologie néo-libérale, tout en faisant abstraction des multiples fonctions irremplaçables de l’Etat, occulte totalement la dimension historique du mouvement paysan en Afrique, indispensable à la compréhension des dynamiques actuelles. C’est en fait au lendemain des indépendances que sont apparues les premières formes d’organisation qui allaient jouer un rôle décisif dans la « montée » du mouvement, notamment en Afrique de l’Ouest. L’expérience des plus importantes de ces organisations, celles qui ont à la fois suscité l’adhésion la plus massive de la paysannerie et contribué à des changements majeurs en matière de politique agricole, est édifiante à bien des égards. En premier lieu, on ne peut manquer d’être frappé par l’extrême diversité (au moins apparente) des contextes politiques et sociaux de départ, des orientations et des méthodes mises en œuvre. Mais par ailleurs, une analyse plus fine met en évidence les profondesconvergences au niveau des principes de base, des objectifs et des formes concrètes de mobilisation des paysans.

            Certaines de ces organisations ont émergé dans un contexte de résistance aux interventions étatiques, tandis que d’autres s’inscrivent dans un effort d’ « auto-organisation » des populations rurales, face aux carences des appareils étatiques. Le premier cas peut être illustré par l’expérience de l’Amicale du Waalo au Sénégal, indissociable d’une lutte acharnée, menée dès les années 1960 par les paysans du Delta contre une société d’Etat, la SAED, chargée de la mise en valeur agricole de la région par le biais de grands périmètres irrigués. La création de ces derniers impliquait la réquisition de toutes les terres irrigables et l’intégration forcée des exploitants à des « coopératives » qui jouaient en fait le rôle de courroies de transmission : séparés techniquement et socialement de leurs moyens de production, ces exploitants étaient réduits au rang de simples exécutants, voire d’ouvriers agricoles sans salaires. A la même époque, on assiste à la multiplication de « foyers de jeunes » villageois, à finalité essentiellement culturelle au départ ; rassemblant des jeunes exclus des aménagements publics (réservés à leurs aînés), ces foyers tentent de développer des activités autonomes tout en remettant en cause l’encadrement coercitif de la SAED. En démontrant, à partir d’un arpentage minutieux des champs, que la SAED surfacturait ses prestations aux exploitants membres de coopératives, les jeunes du foyer de Ronkh gagnent le soutien de leurs aînés, lesquels mettent à leur disposition un terrain pour créer leur propre périmètre irrigué. En 1976 est fondée l’Amicale Socio-Economique et Culturelle des Agriculteurs du Waalo (ASESCAW), qui fédère l’ensemble des foyers de la région, et défend les revendications des « dépendants » (jeunes et femmes) en matière d’accès aux terres irriguées ; de manière plus générale, elle constitue un « fer de lance de l’autonomie pour l’ensemble des paysans engagés dans la culture irriguée » (Dahou 2003 : 150). En moins de dix ans, elle réussit (avec l’appui d’ONG du Nord), à imposer la formule des Périmètres Irrigués Villageois (PIV), dont les résultats s’avèrent bien supérieurs à ceux des grands périmètres de la SAED.

La nouvelle politique agricole d’inspiration libérale adoptée par le Sénégal en 1984 offre en apparence de nouvelles perspectives à l’Amicale, promue au rang d’interlocuteur privilégié de l’Etat et des agences d’aide étrangères. Mais cette « promotion » semble se retourner contre elle : la multiplication de ses prérogatives, dans des domaines où elle manque souvent d’expérience, constitue une source de difficultés croissantes. Dès le début des années 1990, c’est sa base sociale qui tend à s’effriter : la nouvelle politique de crédit favorise l’éclatement des foyers villageois au profit d’une multitude de « groupements d’intérêt économique » (GIC) de dimension très limitée, fonctionnant comme des entreprises privées. Enfin, les interférences politiques tendent à réduire la crédibilité de l’association aux yeux des bailleurs comme de la population. Cette crise profonde fait peser de graves incertitudes sur l’avenir de l’Amicale. Mais elle ne peut en soi remettre en cause son rôle historique irremplaçable dans la structuration du mouvement paysan au Sénégal.

Une autre organisation, qui s’est développée dans un contexte a priori très différent, a joué un rôle à peu près similaire au Burkina Faso : il s’agit de la Fédération Nationale des Groupements Naam, fondée en 1967. Cette expérience est née en fait d’un constat d’échec de son promoteur, Bernard Lédéa Ouédraogo, formateur agricole chargé de suivre les groupements villageois « officiels » mis en place par le gouvernement. Faute d’une vision globale et d’un enracinement réel dans la société locale, ces groupements n’étaient que de simples instruments de distribution de matériel ou de services, fonctionnant selon une logique d’assistance et dépourvus de toute dynamique interne. D’où l’idée de s’appuyer sur les groupements traditionnels ayant fait la preuve de leur cohésion et de leur efficacité dans la société mossi : les Kombi-naam, regroupant des jeunes des deux sexes sans distinction de statut autour d’activités collectives dans le but de développer les valeurs d’entraide, de loyauté, de solidarité, tout en servant la communauté villageoise, mais surtout par le biais de manifestations festives et rituelles. Par un travail de conscientisation étalé sur de longues années, B.L Ouédraogo et ses animateurs parvinrent à convaincre les membres de ces groupements d’élargir progressivement le champ de leurs activités et de redéfinir leurs fonctions autour d’objectifs de développement : des groupements « modernisés » se sont ainsi peu à peu substitués aux groupements « traditionnels », tout en conservant pour l’essentiel les règles et structures internes de ces derniers, à travers une « osmose culturelle »[9]. En s’appuyant au maximum sur les savoirs locaux, les groupements Naam s’efforcent de mettre en œuvre un développement rural « intégré », en intervenant (le plus souvent avec succès) dans de multiples domaines : promotion de techniques agricoles améliorées, sécurité alimentaire (banques de céréales), lutte contre l’érosion, reboisement, micro-barrages, commercialisation des produits agricoles, promotion féminine, éducation populaire… Actuellement, la FNGN, qui, selon certaines sources, rassemblerait 5.260 groupements de base et environ 600.000 membres individuels[10], est probablement l’organisation paysanne la plus importante à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest « francophone ».

            La grande sécheresse qui a ravagé les pays du Sahel au début des années 1970 marque un moment décisif dans la montée de mouvements paysans endogènes : l’incurie des pouvoirs publics nationaux – et des Etats occidentaux « pourvoyeurs d’aide » – face à la famine (qui frappe surtout les populations rurales) suscite de multiples expériences d’organisation autonome, d’abord pour faire face à une situation d’urgence, puis pour élaborer des stratégies à moyen terme. On assiste ainsi à la multiplication d’associations et groupements paysans qui, par-delà la diversité de leurs objectifs et méthodes, présentent au moins un point commun : la volonté de compter d’abord sur soi-même et de mobiliser au mieux ressources et savoir-faire locaux.

            Tout autres sont les caractéristiques des organisations spécialisées, liées à une filière précise, le plus souvent mises en place par des projets antérieurs aux réformes, ou bien créées à la suite de celles-ci. Ces organisations, qui font l’objet d’une attention croissante (surtout de la part des bailleurs et autres acteurs internationaux), présentent cependant une très grande diversité quant à leurs modes de constitution, leurs logiques, leurs orientations… et leur représentativité réelle. Mais leurs stratégies respectives traduisent toujours d’une manière ou d’une autre l’importance des enjeux politiques liés aux filières agro-exportatrices. Dans ce contexte, l’expérience (pratiquement unique) d’un syndicat paysan au Mali revêt un intérêt particulier.

            Le syndicat des producteurs cotonniers et vivriers (SYCOV) est né au Mali sud, au cœur de la zone cotonnière, dans des conditions assez exceptionnelles. L’émergence d’un puissant mouvement paysan dans cette zone est pour une large part le « fruit inattendu » d’une politique de formation conséquente menée par la Compagnie malienne de développement des textiles (CMDT), laquelle a mis en place des associations villageoises à partir de 1974, contribuant à une responsabilisation croissante des producteurs en matière de commercialisation primaire, de gestion des approvisionnements et du crédit (Berthomé 2002 :164-6). Ce renforcement des capacités techniques des paysans a progressivement ouvert la voie à l’expression de leurs revendications sociales et politiques, surtout dans le contexte de crise de la filière coton de la fin des années 1980, et à la faveur du mouvement de démocratisation : juste après la chute de la dictature de Moussa Traoré (1991), les producteurs se regroupent à tous les niveaux, et une « coordination paysanne » s’impose comme interlocuteur incontournable face à la CMDT et à l’Etat, pour donner naissance au SYCOV en 1992.

            S’appuyant sur une base solidement structurée grâce aux AV, le SYCOV apparaît comme une organisation « professionnelle » qui (comme l’indique son sigle) cherche à dépasser le cadre restreint de la filière coton pour intégrer l’ensemble des producteurs ruraux. Sa capacité de mobilisation donne à maintes reprises la mesure de sa représentativité. De 1994 à 1998, le SYCOV est associé à la gestion de la filière coton, à parité avec l’Etat et la CMDT, dans le cadre d’un « contrat-plan ». Mais celui-ci répond en fait surtout aux intérêts de la compagnie cotonnière, laquelle parvient à renforcer ses pouvoirs (récemment ébranlés) et tente d’instrumentaliser le syndicat, l’acculant à une position de plus en plus défensive. Les désaccords sur le prix du coton au producteur conduisent à une crise ouverte en 1999-2000, marquée par une longue grève massive des livraisons, puis des semis, avec des conséquences très lourdes pour l’économie nationale, la production chutant de plus de moitié. Le SYCOV sort de cette crise très éprouvé et divisé. Son sort est désormais très dépendant de la restructuration (impliquant inévitablement la privatisation) de la filière coton, et de sa capacité de négociation dans le cadre de ce processus. (Berthomé 2002 et 2003)

 

            Par-delà la diversité des expériences, la montée du mouvement paysan s’affirme non seulement par la multiplication des groupements de base, mais par les efforts de ceux-ci pour se fédérer à l’échelle régionale, nationale et même supranationale. Au Sénégal, la Fédération des organisations non gouvernementales sénégalaises (FONGS) s’attache à développer les capacités stratégiques des OP, tout en les préparant à participer à l’élaboration des politiques les concernant. Ce travail conduit à la création en 1995 du Conseil National de Concertation des Ruraux (CNCR), vaste plate-forme regroupant une vingtaine de fédérations d’OP de dimension nationale, qui s’impose comme interlocuteur incontournable de l’Etat en matière de politique agricole.

            Mais le besoin d’élargir constamment le cadre d’expression des intérêts communs des paysanneries africaines pousse à l’émergence de nouvelles structures à l’échelle de vastes ensembles régionaux, par-delà les frontières nationales arbitraires héritées du système colonial. C’est ainsi qu’est constitué en 2000 le Réseau des organisations paysannes et de producteurs agricoles (ROPPA), à l’initiative des fédérations d’OP de dix Etats d’Afrique de l’Ouest. Ce réseau, qui vise explicitement la promotion d’une agriculture familiale performante, s’efforce de renforcer les liens de solidarité entre toutes les OP existantes et de défendre leurs intérêts à l’échelle internationale. Malgré la complexité de ses tâches, le ROPPA a déjà, en cinq années d’existence, formulé des propositions très novatrices et joué un rôle actif dans le cadre de diverses instances, notamment de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Il aurait même « fait école » au niveau africain, comme en témoigne la création en 2005 de la Plate-forme Régionale des Organisations Paysannes d’Afrique Centrale (PROPAC), de l’Easter Africa Farmers Federation (EAFF), ou encore de l’Association des Producteurs de Coton Africains (APROCA). (Mercoiret 2006 : 146)

            Enfin, la participation croissante des OP africaines aux négociations agricoles dans le cadre de l’OMC et aux débats politiques internationaux, ainsi que l’intensification de leurs échanges avec des organisations d’autres continents, permettent de parler d’une internationalisation des mouvements paysans africains, même si ce processus n’en est qu’à ses débuts. Il importe toutefois de préciser que cet élargissement « incessant » ne donne pas en soi la mesure de la force et de l’impact social réels de ces mouvements : car les principales résistances politiques à l’action des OP africaines se situent bien souvent au niveau national, plutôt qu’international[11].

En définitive, c’est avant tout au niveau local qu’il convient d’évaluer les potentialités et le rôle réel de tout mouvement paysan, en fonction de la cohésion de sa base et de son enracinement social. Et à ce niveau, la situation réelle est d’autant plus difficile à appréhender que les modes de fonctionnement effectifs des groupements de base présentent parfois d’importants « écarts » avec les principes affichés par les instances nationales : ce qui conduit à s’interroger sur les logiques qui sous-tendent et orientent les pratiques quotidiennes. A partir des regards portés par les paysans eux-mêmes, on peut établir que les OP fonctionnent selon quatre logiques bien distinctes : coutumière, populaire, de développement et professionnelle ; chacune de ces logiques ayant son propre « moteur », ses énergies spécifiques et son système de valeurs. Même les organisations « de filière », si elles se réfèrent formellement à la seule logique « professionnelle », « … n’échappent pas à la superposition de normes relevant de chacune des autres logiques » (Barbedette 2002 : 142-3). Ceci remet en cause l’idée (largement entretenue par bon nombre de leurs responsables) que l’action des OP s’inscrirait dans un cadre totalement étranger aux logiques familiales, lignagères ou villageoises. Contrairement aux intervenants extérieurs, les acteurs locaux endogènes (groupements comme producteurs familiaux) opèrent dans plusieurs champs à la fois. « Ils développent de ce fait une pensée multiple et assument des logiques contradictoires qui déterminent chez eux des stratégies du multiple jeu leur permettant de naviguer dans des situations toujours potentiellement conflictuelles. » (ibid.) C’est cette capacité de négociation permanente entre des exigences de nature différente qui fait la force des groupements de base sur le terrain, et leur permet de s’engager dans des actions durables.

 
 

Groupes de producteurs et structures d’appui dans l’Ouest Cameroun

            Le mouvement paysan au Cameroun présente un caractère relativement récent, surtout en comparaison de certains pays d’Afrique de l’Ouest. Mais il revêt un intérêt particulier, avec la multiplication des groupes de producteurs dans un contexte de crise économique et de mutation rapide des sociétés rurales. L’actuelle Province de l’Ouest, composée surtout de hautes terres bénéficiant d’un climat frais et humide, se caractérise à la fois par ses importantes potentialités agricoles et le dynamisme de ses habitants (notamment les Bamiléké), mais également une pression excessive sur les ressources du fait de très fortes densités humaines – tout comme sur les hautes terres centrales du Kenya. Ici aussi, le café arabica, introduit à l’époque coloniale, a profondément marqué le paysage économique et social. Son développement s’accompagne, surtout après l’indépendance, de la mise en place d’un système coopératif original, d’une efficacité rarement atteinte en Afrique « francophone ». Ce système, en dehors de l’appui à la production et de la commercialisation du café, remplit de multiples fonctions (appui aux cultures vivrières, infrastructures rurales, etc.) et contribue incontestablement au développement de la région.

            La situation change brutalement vers la fin des années 1980, avec l’effondrement de la production caféière et la crise économique, conduisant au désengagement général de l’Etat. Les paysans s’efforcent de réagir en intensifiant les cultures maraîchères et vivrières marchandes, afin de compenser la perte des revenus du café. Il en résulte une recomposition profonde des formes de production familiales, impliquant notamment une remise en cause des anciens rôles et de la division domestique des tâches. C’est dans ce contexte que l’on assiste à l’émergence rapide de groupes de producteurs, de taille généralement modeste, qui tentent de mettre au point de nouveaux systèmes de production dans le cadre de formes de coopération égalitaires. Une loi du 14 août 1992 offre à ces organisations un cadre légal, celui des « groupes d’initiative commune » (GIC), jouissant de la personnalité morale et adoptant librement leurs statuts. Ces GIC, dont les fonctions de base sont diverses, tendent à se regrouper en unions et même en fédérations, lesquelles aspirent à jouer un rôle de médiateurs entre les producteurs et les divers partenaires sociaux.

            En dépit de la diversité des situations locales, les groupes de producteurs ruraux présentent généralement un certain nombre de caractéristiques communes : effectif humain modeste (de 15 à 20 membres en moyenne), moyens matériels limités, formes de coopération souples et originales, effort quasi permanent d’innovation et d’expérimentation… Dans certaines zones, comme celle de Bangang (département des Bamboutos), les femmes sont nettement majoritaires au sein des groupes, mais aussi à la tête de ceux-ci. Dans d’autres, les GIC peuvent être exclusivement masculins ou féminins. La majorité des groupes ne disposent pas de moyens de production collectifs, en dehors des champs dits « communautaires », pris en location ou prêtés par un des membres ; et la production de ces champs est en général très inférieure à celle des champs individuels. La formule du champ communautaire est d’ailleurs de plus en plus remise en cause, y compris par les groupes les plus enthousiastes au départ. Cependant, la situation inverse existe également : à l’issue d’expériences encourageantes, certains groupes élargissent le cadre de la production collective. D’autres expérimentent des élevages collectifs (porcs ou volailles), mais le plus souvent, le groupe contribue à l’équipement individuel des membres (construction de porcheries, etc.) grâce à l’entraide et aux cotisations. Mais rares sont les groupes dotés de moyens de stockage et de transport – en dehors de GIC non représentatifs du milieu paysan et dont le statut officiel recouvre en fait une activité commerciale.

            Les GIC ne sont donc pas fondamentalement le lieu d’une production collective distincte de la production individuelle ou familiale. L’entraide agricole y est néanmoins largement répandue, jouant un rôle irremplaçable, bien que parfois insuffisant. Les activités collectives extra-agricoles, notamment artisanales, sont en recul depuis la fin des années 1990, du fait d’une rentabilité insuffisante. Par ailleurs, les membres d’un GIC s’associent fréquemment pour acheter des intrants ou vendre des produits – sans toujours parvenir à renforcer leur position sur le marché.

            La question se pose dès lors de savoir en quoi l’adhésion à un GIC modifie l’activité ou l’organisation interne des exploitations familiales. Dans la majorité des cas, il n’y a aucune rupture avec les systèmes de production, les techniques et la répartition familiale des tâches – même si cette dernière est en pleine évolution, indépendamment du mouvement associatif. En fait, les GIC ne sont pas en soi un facteur déterminant de changement, mais plutôt un cadre d’expression des changements en cours, qu’ils tendent à légitimer socialement.

            Une dernière question (sans doute la plus importante) est la suivante : quelle fonctions effectives assument les GIC face à la montée des besoins d’une paysannerie confrontée au désengagement de l’Etat et à la prolifération d’acteurs souvent concurrents et aux prérogatives mal définies ? En dépit de la très grande diversité des situations rencontrées sur le terrain, on peut provisoirement distinguer les principales fonctions suivantes : 1) diversification de la production individuelle ou familiale, à travers l’expérimentation de nouvelles cultures ou spéculations ; 2) production collective pour le marché ; 3) commercialisation de productions individuelles ; 4) fonctions multiples et autres (approvisionnement en intrants, multiplication de semences, etc.).

            Chacune des ces fonctions contribue non seulement au renforcement des capacités d’initiative autonomes des groupes eux-mêmes, mais à l’impulsion d’une dynamique susceptible de toucher directement ou indirectement de larges fractions de la paysannerie. Toutefois, il ne s’agit nullement là d’un mouvement homogène, comme en témoigne la diversité des résultats obtenus par les différents groupes. La maîtrise inégale des principales fonctions conduit à s’interroger sur les perspectives à moyen terme : les groupes « leaders » qui émergent sont-ils en mesure d’exercer un « effet d’entraînement » sur la base paysanne, ou risquent-ils au contraire de se couper de plus en plus de celle-ci ? Et qu’adviendrait-il du mouvement au cas où la majorité des groupes s’avèreraient incapables d’assumer réellement les fonctions qu’ils se sont eux-mêmes assignées ?

            Certes, il est très difficile dans les conditions actuelles de prévoir l’évolution générale des groupes de producteurs, mais on peu d’ores et déjà distinguer au moins trois tendances : survie précaire, stabilité relative et dynamisme. La première tendance est celle de groupes qui fonctionnent au ralenti, avec des effectifs très faibles ou en constante réduction, la pauvreté de leurs membres leur interdisant toute forme de projet ou d’investissement. La deuxième tendance concerne surtout des groupes dont l’effectif (une quinzaine de membres) assure au minimum un noyau stable relativement actif, permettant d’assurer certaines fonctions collectives. Enfin, les groupes « dynamiques », constitués sur la base d’activités clairement définies et mobilisant effectivement l’ensemble des membres, se distinguent par leur cohésion, leur capacité d’initiative et leur ouverture sur l’extérieur. Ce dernier cas de figure peut être illustré par l’expérience de deux GIC de la zone de Bangang (Département des Bamboutos).

 

GIC Ta’atchouo de BakofongCe groupe, dont le nom signifie « même bouche », initié en 1996 (avec 5 membres seulement) et enregistré en 1998, compte depuis cette date 13 membres : 7 hommes et 6 femmes, dont plus de la moitié pratiquent à la fois l’agriculture et une autre activité. Le responsable, quadragénaire aussi actif qu’avisé, ayant longuement séjourné hors de la zone, s’efforce de concilier expérience extérieure et réalités du terroir. A ses débuts, le GIC se dote d’un champ communautaire (terrain loué à un membre), mais l’expérience ne donne pas finalement les résultats escomptés. En 1999-2000, la formule est modifiée comme suit : le champ communautaire de 2 hectares est divisé en lots individuels, afin de favoriser l’émulation : 7 membres y cultivent la pomme de terre, 1/10e de la production revenant d’office au propriétaire. Le groupe crée également 10 parcelles semencières sur une superficie totale de 1500 m², dans le cadre d’un projet de l’Union paysanne locale Madzong La’a Zizi. A partir de juillet 2000, le groupe se lance dans l’élevage porcin et construit 11 porcheries. Les animaux, 10 truies et 1 verrat commandés dans des fermes de la Menoua (département voisin), sont livrés en avril 2001. Leur prix d’achat (160.000 francs CFA au total, soit 244 euros) est entièrement à la charge du groupe, l’aide extérieure (de l‘ONG américaine HPI) se limitant à une dotation financière de 10.000 francs CFA (soit 15,25 euros) par porcherie. Les visites effectuées à différentes périodes chez plusieurs membres permettent de constater l’excellent entretien des porcheries et le parfait état des animaux.

Malheureusement, le cheptel est décimé en 2003-2004 par une grave épidémie non identifiée. Le groupe ne baisse pas les bras pour autant, et relance l’élevage avec des porcs de race locale (plus résistants), avant de réintroduire prudemment des animaux de race améliorée, avec l’aide de HPI. Cette épreuve stimule même la réflexion du groupe, qui élabore des stratégies anti-risques et retient le principe d’un élevage d’engraissement exclusif, tous les animaux étant vendus au terme d’un cycle de 3 à 4 mois. La nécessité d’une gestion rigoureuse du cheptel et de son alimentation conduit 7 membres du groupe à opter pour une formule plus contraignante que celle du GIC, à savoir le statut de coopérative. Dans ce but, ils décident de s’associer avec des membres de deux autres GIC d’éleveurs du département : c’est ainsi que se constitue la Coopérative d’Eleveurs des Bamboutos (COOPEBA), officiellement enregistrée en juin 2005, et dotée d’un capital social de 595.000 F CFA (soit 907 euros). De 10 membres fondateurs en 2004, son effectif passe progressivement à 27 en 2006. Mais l’adhésion à la coopérative ne remet nullement en cause l’appartenance à leurs GIC respectifs, dont ils restent membres à part entière.

Dans le même temps, d’autres membres du GIC Ta’atchouo participent à la création d’un groupe « leader » en agro-foresterie : ceci à partir de l’initiative d’un groupe de femmes chrétiennes dont l’Eglise fournit le terrain pour une parcelle d’expérimentation et une pépinière, et contribue à la création d’un centre de formation. Ce groupe devient le GIC des Agro-Forestiers de Bangang (AGROFOBA), qui compte 31 membres (dont 25 femmes) en 2006, et connaît un rayonnement intense au niveau de la zone.

 

GIC Tehgugning de Mba’a. Ce groupe au nom original (lit. « ne ris de personne ») fait lui aussi figure de laboratoire d’expérimentation permanente et de pionnier à l’échelle locale – même s’il ne présente pas actuellement une trajectoire aussi « ascendante » que le précédent. Enregistré comme GIC en 1995, il rassemble officiellement 16 membres (dont 12 femmes), sous la direction d’une femme d’un courage et d’une énergie à toute épreuve. En fait, l’effectif réel ne cesserait d’augmenter, atteignant une quarantaine de membres en 2006. La formule du champ communautaire, pratiquée les premières années, est abandonnée ; mais les différentes formes d’entraide sur les champs individuels restent très intenses. Les principales activités, en dehors des cultures vivrières, sont le maraîchage et l’élevage (porcs et lapins). La période 2001-2003 est marquée par la multiplication des projets et expériences. Tandis que certains membres investissent à titre individuel dans l’élevage porcin, tout le groupe participe activement à un projet semencier (pomme de terreCipira), pour lequel il obtient en 2001 du CIPCRE (principale ONG locale intervenant dans la zone) un crédit en nature de 1,2 million de francs CFA (soit 1830 euros). La même année, il se lance dans un projet piscicole qui, bien que ne concernant au départ que deux membres (dont la présidente), mobilise tous les membres pour le creusement de 4 étangs, peuplés l’un de silures et l’autre de tilapias. Faute d’aide extérieure pour l’acquisition de tuyaux et autres équipements, on recourt à des moyens rudimentaires (canaux en terre, sacs de sable pour protéger les berges...).

Mais 2003 et 2004 sont ici aussi des années noires pour le groupe :non seulement du fait de l’épidémie qui frappe l’ensemble du cheptel porcin de la zone, mais en raison d’une grave sécheresse qui provoque (entre autres) le tarissement des étangs piscicoles. Cette épreuve marque l’arrêt (au moins provisoire) du projet piscicole, dont l’échec, selon la présidente, est imputable non seulement à la sécheresse mais à un manque de formation et d’appui matériel (malgré de multiples demandes en ce sens auprès des services agricoles). A tout cela s’ajoutent encore d’autres expériences peu concluantes, mais à aucun moment le groupe ne cède au découragement. Dès 2004, un membre expérimente une nouvelle variété d’igname, un autre plante une nouvelle variété de bananier (130 pieds) à partir de plants sélectionnés par le chef de poste agricole : initiatives individuelles dont les premiers résultats sont prometteurs, et que tout le groupe suit avec d’autant plus d’attention qu’elles portent sur des plantes plus résistantes à la sécheresse que le maïs ou la pomme de terre. D’autre part, le groupe participe activement à un projet sur la culture de l’oignon, avec l’appui du CIPCRE. Enfin, il étudie soigneusement la possibilité d’introduire l’irrigation pour les cultures maraîchères et les plantes médicinales.

            Malgré un réseau de relations extérieures longtemps limité (essentiellement CIPCRE et services agricoles), le groupe n’a jamais vécu en vase clos : depuis sa création, il fait preuve d’une ouverture permanente sur son environnement local comme sur l’extérieur. Echangeant expériences et informations, il entretient des contacts étroits avec les groupes voisins, consulte régulièrement les agents vulgarisateurs et contribue à la formation de nouveaux GIC auxquels il apporte son soutien. Son rayonnement s’étend encore actuellement, du fait de sa participation à un programme d’agro-foresterie qui suscite un vif intérêt à l’échelle de toute la zone de Bangang.

 

            Ces deux expériences, dont on ne saurait pour l’instant tirer aucune conclusion définitive, mettent au moins en évidence quelques traits frappants : effort permanent d’innovation et d’expérimentation, importance de la concertation et de la réflexion collective (même autour d’actions à caractère surtout « individuel »), capacité à tirer les leçons des échecs et à réagir « positivement » en toutes circonstances…

Mais on ne peut manquer de relever également la vulnérabilité générale de ces groupes – même les plus « dynamiques ». Du fait de la complexité des problèmes auxquels ils font face et de leur insertion profonde dans une économie marchande dont ils maîtrisent mal les rouages, la nécessité d’un encadrement adapté se fait nettement sentir sur tous les plans. Quel rôle jouent à cet égard les instances « intermédiaires » du mouvement associatif ?

            Il y a lieu d’effectuer ici une distinction claire entre les instances organiquement liées au milieu paysan et les ONG, acteurs extérieurs. Parmi les premières, une place essentielle revient aux Unions paysannes. Constituées par le libre regroupement de producteurs, celles-ci assument des fonctions multiples et jouent notamment le rôle d’intermédiaire entre les producteurs et les principales structures d’encadrement (publiques ou privées). Chaque union, constituée au niveau d’une zone géographique plus ou moins précise, regroupe en général de 15 à 20 GIC, rassemblant un total de 200 à 250 membres, liés le plus souvent par l’appartenance à une même unité territoriale (groupement villageois ou chefferie de plusieurs dizaines de milliers d’habitants) – même si son appellation officielle fait parfois référence à une entité plus vaste comme le département. Les principales fonctions des unions, définies en principe sur la base des besoins exprimés par les groupes membres, forment un éventail particulièrement ouvert : approvisionnement en intrants, commercialisation, crédit, formation, représentation des producteurs vis-à-vis de l’extérieur, etc. Cependant, la manière effective d’assumer ces diverses fonctions peut varier sensiblement d’une union à l’autre, de même que leurs modalités de fonctionnement et les rapports des instances dirigeantes avec la « base ». Si certaines unions apportent un appui décisif aux initiatives des groupes de producteurs, d’autres se cantonneraient dans un rôle d’intermédiaire transmettant à la base les directives des intervenants extérieurs : tout dépend de leur capacité d’initiative autonome et de négociation avec les services publics, les ONG et autres. Il convient de souligner ici le rôle exemplaire joué dès la fin des années 1990 par l’UGAPAM[12], laquelle a contribué, en collaboration avec une grande association paysanne de dimension régionale (Binum) et avec le soutien d’une ONG (SAILD), à la mise en œuvre de deux expériences aussi originales que dignes d’intérêt : la formation des paysans par les paysans et la création d’un réseau de caisses d’épargne et de crédit autogérées.

            En dehors des unions paysannes, les groupes de base sont fréquemment en contact avec d’autres catégories d’interlocuteurs, notamment les « groupes de services ». Ceux-ci ont le plus souvent le statut de GIC, mais leur style de fonctionnement et leurs réseaux relationnels les rapprochent fort des ONG locales. Ces groupes fournissent un appui multiforme aux producteurs en matière de vulgarisation et conseil technique, d’approvisionnement et de commercialisation : ce qui les place dans bien des cas en concurrence avec les unions paysannes et les ONG – concurrence qui entretient une certaine méfiance des producteurs.

            Les ONG proprement dites, particulièrement présentes dans la Province de l’Ouest où elles tentent de renforcer leurs positions face au recul des instances para-étatiques, peuvent être classées très schématiquement en trois grandes catégories : 1) les ONG (« nationales » ou non) à forte implantation régionale, engagées dans des actions diversifiées d’appui à la paysannerie[13] ; 2) les ONG étrangères, engagées dans des actions spécifiques et ciblées ; 3) les petites ONG locales, à rayon d’action généralement limité. L’impact réel de ces différentes ONG sur le terrain est particulièrement difficile à évaluer de manière objective. Les opinions des groupes paysans à leur égard sont très variables, mais les divergences exprimées reflètent souvent des différences d’attitude vis-à-vis de l’appui extérieur : certains jugent normal d’entretenir des rapports privilégiés (ou même exclusifs) avec une seule ONG, tandis que d’autres cherchent au contraire à diversifier leurs partenaires en fonction de leurs besoins ou objectifs spécifiques. Faute de concertation et d’effort d’harmonisation des méthodes, les diverses ONG intervenant au niveau d’une même zone se livrent fréquemment une concurrence de fait, rarement bénéfique aux paysans, soumis à des influences contradictoires. En dépit de tentatives périodiques de rapprochement entre les principales ONG à l’échelle nationale ou régionale, c’est la logique du cloisonnement qui l’emporte sur le terrain, conduisant à l’établissement de « zones d’influence », dont la reconnaissance repose sur une sorte de consensus tacite, chacune évitant d’empiéter sur les « terres » de l’autre.

            Au total, les relations entre groupes paysans et ONG (ou autres structures d’appui) s’inscrivent dans une collaboration inégale, fluctuante et tissée de malentendus, mais à laquelle ni les uns ni les autres ne semblent disposés à renoncer. Le caractère encore récent du mouvement paysan dans l’Ouest Cameroun, face à la multiplicité des intervenants extérieurs (et l’hétérogénéité de leurs méthodes), favorise surtout des stratégies d’ « autopromotion assistée », axées sur de prudentes initiatives et l’attente d’aides extérieures peu contraignantes. Mais ceci n’empêche pas les groupes les plus dynamiques d’élargir le champ de leurs partenaires et leur marge de négociation effective, afin d’adapter les formes d’aide extérieures à leurs propres projets, et non l’inverse.

 

            Fluctuat nec mergitur : cette devise pourrait bien s’appliquer à la paysannerie, à toutes les paysanneries du monde qui ont au cours des siècles affronté les pires tempêtes sans jamais sombrer – fût-ce au prix de très lourds sacrifices. Pas plus que les ambitieuses interventions de la période de l’ « étatisme triomphant », les réformes « libérales » des deux dernières décennies n’ont apporté de réponses réelles et durables à leurs problèmes de base – à commencer par celui de la maîtrise de leurs moyens de production et de la valorisation de leurs produits. Qu’ils aient une conscience claire ou diffuse des menaces que la mondialisation néo-libérale et les diktats de l’OMC font peser sur leur avenir, les paysans africains (et du Tiers Monde) ont appris depuis longtemps à ne compter que sur eux-mêmes. Et ce n’est pas un hasard s’ils tendent partout (bien qu’à un rythme inégal) à unir leurs forces, se regroupant au sein d’organisations de plus en plus puissantes qui s’imposent progressivement à l’échelle nationale et internationale. Pour des centaines de millions de paysans « isolés » ou non, pour des centaines de milliers de groupes de producteurs, la lutte quotidienne pour la survie continue, mais aussi la lutte pour un monde où leurs droits fondamentaux seraient enfin respectés…

 
 
                                   BIBLIOGRAPHIE
 

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BERTHOME Jacques, 2003 – « La confrontation des acteurs autour des enjeux de la filière coton au Mali. Les OP face aux enjeux du retrait de l’Etat » in M. TOTTE et al. (dir.), La décentralisation en Afrique de l’Ouest. Entre politique et développement, Paris, COTA-Karthala-ENDA-GRAF : 299-316.

 

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STICHTER Sharon, 1982 – Migrant Labour in Kenya : Capitalism and African Response, 1895-1975,London, Longman.

 


[1] « Le modèle d’organisation sociale de la production auquel fait référence le PNDA est celui d’une entreprise agricole, très éloigné de la réalité sociale des 950.000 ménages agricoles qui constituent “la paysannerie algérienne”. Le dispositif d’octroi des subventions, des prêts bancaires ou des appuis techniques est inaccessible à l’immense majorité des petits agriculteurs – non titulaires de titres de propriété […] » (Bessaoud 2004 : 18)

[2] «  The law designated all squatters as labour tenants, liable for not less than 180 days work per year […] Squatters who had thought of themselves as tenants were now clearly defined as labourers. This legislation […] legalised the division of the work force into two main categories, labour tenants and migrant labourers. » (Stichter 1982 : 46)

[3] en fait, il ne s’agit pas uniquement de paysans au sens strict, mais de ménages ruraux « pluriactifs » et surtout d’anciens salariés ou fonctionnaires en retraite, pour lesquels l’agriculture constitue surtout une « ressource d’appoint ».

[4] la production nationale de café ayant enregistré une chute spectaculaire : de 130.000 tonnes en 1987-88 à environ 50.000 tonnes actuellement (Daily Nation, 18/01/2006).

[5] On peut ainsi constater des écarts de prix très importants d’une coopérative à l’autre au sein d’une même zone : de 24 à 39 shillings kenyans (soit resp. 0,29 et 0,47 euros) le kilo dans le district de Nyeri (janvier 2006) ; et ces prix peuvent connaître des fluctuations importantes au cours d’une même saison, sans que les producteurs puissent en saisir les causes.

[6] Après des débats houleux, qui ont fait apparaître de profondes divergences au sein même du gouvernement, et dont la presse kenyane a largement rendu compte en août 2005 : l’amendement en faveur de la vente libre et directe apporté à la Loi de Finances 2005 par le Ministre des Finances lui-même avec l’appui enthousiaste du Ministre de l’Agriculture a suscité l’opposition résolue du Ministre des Coopératives (Daily Nation, 09/08/2005).

[7] Comme j’ai pu l’observer sur le terrain, dans le district de Nyeri, en janvier 2006 : une femme cueille le thé sur une parcelle d’environ un demi hectare, en fouillant patiemment au milieu d’une végétation très dense pour cueillir des feuilles minuscules qu’elle dépose soigneusement dans une hotte de taille imposante (mais qui, une fois pleine, pèse moins de 10 kilos) ; commençant par la partie la plus basse de la parcelle, elle met en moyenne quatre jours pour atteindre l’extrémité supérieure ; après quoi, elle recommence. J’ai rencontré dans la même zone plusieurs femmes travaillant dans des conditions identiques, seules ou parfois à deux, mais une seule aidée par son époux.

[8] le paiement se décompose en trois étapes : 1) paiement initial effectué à la fin de chaque mois (à un tarif ne représentant qu’une fraction du prix « final ») ; 2) deuxième tranche versée au bout de 6 mois, représentant environ 30 % du montant global ; 3) dernier versement, représentant le solde (montant global moins les versements déjà effectués). (Entretien avec le directeur de l’usine KTDA de Gathuthi, 25/01/2006)

[9] « Comme un manguier sauvage, bien enraciné dans son milieu naturel, qui donne de plus beaux fruits après qu’on l’ait greffé, ainsi le Naam/GJA [groupement de jeunes agriculteurs] tire sa vigueur originelle du Kombi-Naam et sa fécondité résulte d’une “osmose culturelle”, de l’interaction entre tradition et modernité. Il devient ainsi capable d’évoluer, de progresser et d’innover. » (Ouédraogo 1990 : 88)

[10] source : Dynamiques paysannes (SOS Faim, Bruxelles), n° 8-9, décembre 2005

[11] « Dans nombre de cas, la contribution des organisations paysannes à la réflexion sur les politiques agricoles est mieux acceptée par les acteurs politiques et institutionnels à l’échelon sous-régional (UEMOA, CEDEAO) ou continental (volet agricole de NEPAD) qu’au niveau national. Une explication de ce paradoxe apparent réside dans le fait que certains pouvoirs politiques nationaux sont réservés à l’endroit de contre-pouvoirs susceptibles de peser sur le jeu politique intérieur (par le biais par exemple d’alliances des organisations paysannes avec d’autres catégories sociales ou mouvements) ; dans les instances internationales, ce type de « risque politique » est bien moindre, notamment parce que les débats sont le plus souvent sectoriels et abordés de façon fragmentaire. » (Mercoiret 2006 : 147-8)

[12] Union des Groupes Agricoles et Pastoraux pour l’Autopromotion de la Menoua.

[13] Cette catégorie est représentée essentiellement par deux ONG : le SAILD (Service d’appui aux initiatives locales de développement), ONG internationale de droit suisse ayant son siège à Genève mais disposant de bureaux nationaux au Cameroun et au Tchad, et le CIPCRE (Cercle international pour la promotion de la création), ONG d’obédience chrétienne et de droit camerounais basée à Bafoussam (chef-lieu de la province de l’Ouest). Toutes deux s’attachent, en dépit de leurs différences, au renforcement des capacités économiques et sociales de l’ensemble de la paysannerie, mais elles s’orientent depuis quelques années vers des fonctions plus spécialisées (cas du SAILD) ou des interventions plus ciblées en direction de « paysans-relais » (CIPCRE).

 

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