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Texte de Majid Rahnema (Iran)
Ancien ministre, ancien membre du conseil exécutif de l'UNESCO. Il nous rappelle d'abord son cheminement personnel qui fut celui de toute une génération : passage d'une certitude initiale qu'il était possible pour les pays plus pauvres de changer la face des choses, de rattraper leur retard et même de dépasser l'Occident (c'était l'objectif annoncé de l'URSS).
Majid Rahnema développe ensuite son analyse de la pauvreté. Il distingue :
Par opposition à la misère, la pauvreté qui fut le mode de vie de la plupart des civilisations avant la révolution industrielle, pauvreté générale, mais où l'on manifestait le respect des autres dans la frugalité, c'était la condition normale de l'homme en civilisation (Proudhon). En ce sens il oppose la misère à la pauvreté (en référence à Saint Thomas d'Aquin). Selon Michel Molat la misère jusqu'à la révolution industrielle était plutôt un accident. En ce sens la pauvreté a été un bouclier contre la misère pendant des millénaires. La misère, elle, représente une chute dans un monde sans repère. L'individu ayant perdu ses moyens de repères a besoin d'aide, sorte de bouée de sauvetage. Cette misère est le produit d'une certaine conception de la richesse qui fonctionne dans le système économique actuel. Cette forme de misère est autant morale que physique. Du même coup, elle frappe également les riches avides de toujours plus de superflus.
D'un point de vue méthodologique, il distingue trois formes de pauvreté :
1) la pauvreté comme condition normale de l'humain, qui est une pauvreté conviviale, car la richesse est dans les relations entre les personnes. La richesse de la communauté fait que personne n'a faim. Cette pauvreté encourage l'hospitalité, et il y a une sorte d'encadrement des besoins. Les mécanismes de régulation sociale contrôlent les facteurs qui pourraient créer l'envie.
2) la pauvreté volontaire, celle de certains hommes dans toutes les civilisations : le Christ, Gandhi, Saint François d'Assise, Elizabeth de Thuringe. Il s'agit d'un choix volontaire afin de protéger sa liberté. La peur actuelle du manque et le refuge dans l'argent nous empêchent d'être libres.
3) la pauvreté modernisée qui a été introduite par la fabrication des besoins. Nous possédons de plus en plus de choses mais nous avons de plus en plus le sentiment de manque, ex. les pauvres des Etats Unis ont en moyenne 9000 dollars par an, soit 27 fois le seuil de pauvreté, mais ils vivent effectivement moins richement que les pauvres des pays pauvres. La course entre les besoins socialement fabriqués et l'impossibilité de les satisfaire est comparé par Ivan Illich au supplice de Tantale.
Les échanges précédents sont passés à côté de la question de l'économie. Selon Xénophon l'Economia est l'art de satisfaire aux besoins d'une société qu'elle est sensée satisfaire or aujourd'hui le sens du terme économie a été corrompu. C'est l'économie qui impose ses lois à la société, ex. on estime à 2 milliards le nombre des personnes qui sont sous alimentées, or la nourriture est largement suffisante pour l'ensemble de la planète si elle était mieux répartie. L'économie a deux faces : celle qui crée une certaine conception de l'abondance mais elle crée également la rareté, ex. le manque d'eau dans certaine région.
La croissance est considérée comme normale mais la machine économique produit toujours davantage, mais pour qui ? et par qui ? Gandhi utilisait le terme "d'égonomie" pour désigner l'économie au service des nantis.
Conclusion : la pauvreté n'est pas un problème mais c'est la manière dont la pauvreté est problématisée. Selon la banque mondiale, les pauvres représentent les 2/3 de la population mondiale (dont 35 millions aux Etats-Unis). Le problème c'est la richesse telle qu'elle est conçue. L'expression de Gandhi "laissez les pauvres tranquilles" ne signifie pas "laissez les riches tranquilles". Le problème le plus dramatique aujourd'hui, c'est que nous sommes tous responsables dans nos activités quotidiennes de la misère. La société de consommation crée la peur du manque. |